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Actualité, Photographes

1968 sous les rayons de Raymond Depardon

06.06.08 | Adele Schumacher | Comment?

1968 n’est plus une année du cheminement d’un siècle. Ni même une date résolue, déterminée, d’une chronologie des livres d’histoire, comme on comprend 1515, bataille de Marignan. Pourtant elle a fait date. Mais dans une dimension maintenant hors du temps. Dans les jolies courbes de son 6 et son 8 s’y entrelacent les fantasmes, les rêves, les utopies d’un passé mythique. Penser 1968, c’est se rappeler le combat étudiant et ouvrier des jours de mai, la lutte des pavés et les cris de liberté. Un mouvement révolté et enflammé qui a cru en un monde meilleur. Penser 1968, c’est se souvenir d’une ambiance, d’une atmosphère, d’un état d’esprit. Penser 1968, c’est rêver encore. L’année 2008, pour fêter les quarante ans de son aïeul, offre de nombreuses publications, expositions, documentaires ranimant ainsi la bougie de l’imaginaire collectif. Avec un sujet médiatique comme 1968, sa violence et son lyrisme, ce sont surtout les images en général, et la photographie en particulier, qui sont à l’honneur. Ainsi les éditions Points ont proposé à Raymond Depardon d’en publier un ouvrage. Composé d’un court entretien avec Philippe Séclier en introduction, il présente ensuite, sous la forme d’un portfolio, environ 140 photos en noir et blanc, accompagnées de quelques commentaires du photographe. La symbolique des couleurs du rouge et noir en page de couverture semble ainsi inviter le lecteur dans la mythologie 68 des barricades et des coups de feu. Certains seront déçus, d’autres agréablement surpris. Car l’ouvrage de Depardon raconte en effet une autre histoire de 1968, celle du monde, et celle d’un photographe.

1968. Une année autour du monde, c’est un livre de l’absence. Dès les premiers mots de l’entretien, Depardon explique que pendant les évènements qui ont agité Paris, il parcourait d’autres pays, parmi l’Arabie Saoudite, la Colombie, les Etats-Unis. Il nous montre ainsi d’autres incidents, d’autres faits qui ont scandé l’année 1968 à travers le monde, un récit que nous avions oublié, ou ignoré, dans l’ombre du géant mai parisien. La variété des thèmes, le plaisir d’un passé retrouvé, le pouvoir poétique des clichés font de chaque page un voyage captivant. C’est voir ainsi des photos de célébrité, sur scène et en coulisses, comme une Brigide Bardot en tenue de western, assoupie sur une chaise pendant les pauses du tournage, le chapeau tombé sur ses yeux. Beaucoup de personnalités politiques, de Nixon à Mitterrand, en passant par le cheikh Zayed d’Abou Dhabi. Mais aussi de grandes manifestations, les souffles de peace and love dans la jeunesse américaine, des révoltes contre la guerre du Vietnam, ou encore les Jeux Olympiques d’hiver à Grenoble, et d’été à Mexico. Biensur mai 68 trouve sa place, mais dans sa chute, ses déceptions, des voitures brûlées et des feuilles de papier que l’on balaie comme une page qu’on tourne. Présentées dans un ordre chronologique, avec de petites phrases rappelant le contexte de prise de vue, ces photographies sont comme un recueil de chroniques, l’ « odeur du temps »2, des instants figés comme documents. Les sujets ont été choisis par Depardon dans l’actualité brûlante, lui qui travaillait alors dans l’agence Gamma qu’il venait de fonder. Il s’agissait en effet de couvrir, dans l’exigence journalistique, les évènements dans la diversité d’une période.

Cet ouvrage souhaite donc rendre compte du monde de 1968. Et Depardon de dire : « lier les évènements de mai 68 avec le contexte de l’époque ». Cette volonté de saisir 1968 dans son ensemble permet aussi au photographe de raconter sa propre histoire. Car 1968 est une année importante de sa carrière : en 1967 il venait d’ouvrir sa propre agence avec Hubert Henrotte et Hubert Vassal. Ce fut une période de doutes, il le raconte lui-même, où il oscillait entre la photographie et le cinéma. Il exploitera finalement les deux médiums. Pour cet ouvrage, il a donc décidé de montrer toutes les photos qu’il avait prises cette année-là, même si certaines ne lui plaisent plus, elles révèlent du moins l’évolution, les tâtonnements de sa technique photographique. On y retrouve d’ailleurs des thèmes qui traversent son œuvre, le monde du spectacle, et notamment du cinéma, les « temps morts » de la représentation, mais aussi l’authenticité des personnages politiques surpris dans le mouvement, dans l’action, et dans leur solitude. Enfin, on perçoit l’univers du désert, avec ses photos de l’Arabie Saoudite et des Emirats, univers qui deviendra par la suite son thème de prédilection. Et cette recherche incessante de l’Autre, cette curiosité des cultures étrangères. Il soutient ainsi pendant l’entretien que pour être un bon photographe il faut s’approprier l’évènement. Mai 68 n’était pas le sien. Ayant peu partagé l’univers étudiant, il s’y reconnaissait moins. Il fut alors le témoin des révoltes d’autres peuples.

1968 fut donc l’année d’un tournant. Elle en fut un dans la vie professionnelle de Depardon. Et c’est cette histoire là dont il a voulu se souvenir. Mais par son métier de reporter, ce fut aussi celle du monde. Finalement que reste-t-il de mai 68 ? En feuilletant ses pages des traces du passé, on remarque combien les évènements couverts par Depardon font étrangement échos à notre quotidien de 2008. Que penser ainsi des élections américaines de 68, du combat contre la ségrégation raciale, la guerre du Vietnam quand nous regardons l’actualité des Etats-Unis aujourd’hui ? Que penser du climat contestataire des Jeux Olympiques de Mexico quand nous envisageons ceux qui se tiendront en Chine cet été ? Que penser de la naissance des Emirats Arabes Unis, de l’or noir et des dollars quand on voit la puissance et la folie des grandeurs d’Abou Dhabi aujourd’hui ? Finalement que reste-t-il de mai 68 ?

Adèle Schumacher

Raymond Depardon, 1968. Une année autour du monde, Paris, Editions Points, 2008.

Vous pouvez également visualiser les photographies de l’ouvrage sur le site du journal Libération, qui en publiait une chaque samedi. A lire aussi : un entretien avec Depardon publié dans le quotidien du samedi 5 mai 2008.

Note : Nous n’avons pas pu obtenir d’images pour illustrer cet article, mais nous tenions néanmoins à vous faire décrouvrir ce livre.

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