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Actualité, Expositions

Orsay : L’image révélée, premières photographies sur papier en Grande-Bretagne (1840-1860)

26.06.08 | Adele Schumacher | Comment?

Et si la photographie m’était contée

Pour les jours d’été, le musée d’Orsay consacre deux expositions sur le thème de la naissance de la photographie. Deux pays, la France et l’Angleterre, deux conceptions, deux techniques, une histoire d’amis-ennemis qui retracent les premiers pas de la photographie.

Dès sa naissance, en 1839, la photographie est confrontée à une dualité qui ne cessera de la tirailler. Présentée à la fois à l’Académie des Sciences et des Arts par Daguerre, son projet se profile entre le Vrai et le Beau. Mais cette dualité, au-delà de l’essence même du médium, se poursuit dans les procédés proposés simultanément en France, par Daguerre donc, et en Angleterre, par Talbot. Deux systèmes parallèles qui s’opposent et se répondent dans les murs du musée d’Orsay jusqu’au 7 septembre.

Musée d’orsay

Roger Fenton (1819-1869)
Dômes du Kremlin
Automne 1852
Epreuve sur papier salé d'après un négatif papier
18,2 x 21,2
© Nationale Gallery of Art, Washington

L’exposition L’image révélée, premières photographies sur papier en Grande-Bretagne (1840-1860), organisée en partenariat avec la National Gallery of Art de Washington et le Metropolitan Museum of Art de New York, raconte l’histoire du calotype dans l’univers de la société victorienne tout en offrant au visiteur des clichés pour la première fois présentés. Suivant un parcours chronologique, chaque salle marque les différentes étapes de l’évolution de ce procédé. Et interroge ainsi les aspects et les fonctions de ce nouveau médium.

En 1839, alors que l’Etat français vient d’acquérir le daguerréotype, l’Anglais William Fox Talbot, érudit humaniste, invente le calotype et le premier négatif. Cette technique repose sur le principe d’un papier photosensible grâce à un traitement chimique par le chlorure d’argent actif. Cette photographie sur papier salé devient ainsi plus sensible à la lumière et plus rapidement. Talbot arrive enfin à stabiliser cette réaction afin de donner une image aux contours nettes et aux dégradés subtils. Malgré le progrès remarquable de cette invention, le procédé de Daguerre, images sur plaques de cuivre, non reproductibles et au temps de pose très long, reste en tête, plus populaire et plus économique. Le calotype n’est utilisé que par un cercle éclairé mais restreint dans l’entourage de son créateur, notamment d’amateurs écossais fortunés. Talbot décide alors de publier un ouvrage en 1844, The Pencil of Nature, pour vanter les mérites de son procédé. Mais il ne sera officiellement et publiquement reconnu qu’en 1851 lors de l’Exposition Universelle à Londres. 1853 voit ensuite la fondation de la Photographic Society, et les commandes royales. C’est enfin le temps de la reconnaissance et de la diffusion. La photographie est au goût du jour, et devient à la mode.

A côté de l’histoire de la rencontre de la lumière et de la physique, les découvertes de Talbot naissent tout d’abord, et surtout, d’un désir artistique. Comme toutes les genèses mythifiées de l’histoire de l’art, il s’agit d’une révélation : Talbot, un jour bouleversé devant le lac de Côme, veut reproduire son émotion, et figer cet instant dans l’éternité. Pour célébrer cette beauté, il fallait utiliser la lumière comme un crayon. Dessiner avec la lumière et rivaliser avec la peinture. La naissance de ce procédé invite donc à la définition de ses objectifs. Au regard des 118 clichés exposés, réalisés par différents photographes-amateurs, se dégage une esthétique puissante et collective.

Musée d’orsay

Thomas Sutton (1819-1875)
Ruines d'une tour (ou Baie de Saint Ouen)
vers 1855
Epreuve sur papier salé d'après un négatif papier
28,8 x 19,5
© National Gallery of Art, Washington

La photographie, mais surtout le procédé du calotype, possède des qualités utiles. C’est un objet pratique, qui se déplace facilement, et on peut ainsi fixer l’image du monde extérieur. Talbot expose par exemple les avantages de sa technique en photographiant son atelier, The Reading Establishment, en plein air. Le réel peut dont être figé en dehors de l’atelier. De même, la grande majorité des photos présentées à Orsay exhibent des paysages d’ici et d’ailleurs, depuis les ruines anglaises, en passant par l’Espagne, jusqu’au Taj Mahal. Un objet mobile, qui peut accompagner le voyageur, et rendre ses souvenirs immobiles. Car c’est aussi laisser une trace. Rendre compte du réel par l’objectivité du médium. Par cette possibilité de représenter la réalité dans son exactitude, une des fonctions promue par Talbot fut celle de la documentation.

Talbot était en effet un fin botaniste, et ses premiers clichés étaient l’image des plantes qu’il pouvait ainsi archiver. Il fut par ailleurs le premier à publier un ouvrage illustré de photographies, The Pencil of Nature en 1844. De même un livre du rapport des jurys de l’Exposition Universelle de 1851 présenté à Orsay témoigne des premières utilisations de la photographie comme documentation visuelle accompagnant le texte, le certifiant, l’authentifiant.

En tant qu’illustration, l’image exhibe. Elle donne à voir, elle montre, elle prouve. La photographie est ainsi étroitement liée au réel. Elle y est attachée. Le monde artistique lui a alors souvent reproché son aspect industriel, technique, dont l’enregistrement de la réalité se fait sans aucune action par l’artiste. Pourtant elle ne fait que représenter, elle est la représentation elle-même, instaurant une distance avec la réalité. Et les différents clichés exposés à Orsay déploient ainsi toute une iconographie et des systèmes de composition pour défendre la volonté d’élever la photographie au rang des Beaux-Arts.

Musée d’orsay

David Octavius Hill (1802-1870) et Robert Adamson (1821-1848)
The Pends, St. Andrews
Epreuve sur papier salé d'après un négatif papier
19,4 x 14,2
The Metropolitan Museum of Art, New York, Rubel Collection, Promised Gift of William Rubel
© The Metropolitan Museum of Art, New York

D’abord par le nom du procédé même que Talbot affirme sa logique artistique : calotype signifie en grec « la belle image ». C’est donc le Beau qui domine sur le Vrai. Les sujets exploités par ces premiers utilisateurs du calotype tournent autour du genre du paysage, images de la campagne ou d’édifices en ruines, garder la trace d’un passé en train de disparaître dans le monde moderne et industrialisé, mais aussi des thèmes chers aux poètes et peintres romantiques. C’est donc un double enjeu : montrer la fonction de la photographie comme garant d’une époque, liée au souvenir, à la trace du temps qui passe, mais aussi se confronter aux arts en partageant leur iconographie, leur modèle. Et inscrire ainsi ce nouveau médium dans une histoire depuis longtemps établie.
De même chaque photographie porte un travail délibéré de composition. Par des choix de prise de vue insolite, de grandes obliques, de structures centrées ou décentrées, des plans serrés au grand angle, c’est tout un répertoire formel qui défile, où les photographes ont cherché la mise en valeur des paysages ou des monuments par une puissante dynamique.

Leurs recherches se tournent aussi sur l’essence même de la photographie et son esthétique de la lumière. Des jeux de contrastes adroits et subtils, la netteté du grain, des contours bien délimités où les formes se détachent, des effets de dégradés et de flous, capter la beauté de l’ombre-lumière, dans une atmosphère poétiquement symbolique, et rendre à l’éphémère son éternité.

L’exposition se termine par la projection des « œuvres perdues » pour lesquelles la technologie moderne a pu donner une seconde naissance. L’ensemble des photographies présentées à Orsay témoigne donc de l’histoire et de l’évolution du calotype depuis sa création jusqu’à sa chute (1840-1860), évincé par l’apparition d’une nouvelle technique qui fera fortune, le collodion humide. Dans l’exigence du Beau, un groupe d’amateurs anglais a su exploité toutes les qualités techniques et artistiques du négatif sur papier en développant une esthétique singulière. Par une muséographie simple et dépouillée autour de six salles en enfilade de couleur taupe, l’image se révèle dans une promenade pour le plaisir de voir et de découvrir, et saisir les premiers instants d’une photographie en train de se définir.

Adèle Schumacher.

Exposition L’image révélée au Musée d’Orsay jusqu’au 7 septembre.
Catalogue de l’exposition, Paris, Musée d’Orsay / Editions Nicolas Chaudun, 128 p.

Pour aller plus loin :
- 1839, la photographie révélée, exposition Paris, Archives Nationales, 1989.
- M. Frizot (dir.), Nouvelle histoire de la photographie, Paris, 1994.

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