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Photographes

La passion de Céline Anaya Gautier

05.11.08 | Marie-Noel Rasson | Comment?

Céline Anaya Gautier

© Céline Anaya Gautier

Dans une interview réalisée pour Fill-in.fr, Céline Anaya Gautier nous dévoile son engagement et ses passions pour l’humain. Avec « Cœurs de femmes » et « Esclaves au Paradis », elle nous présente de belles photographies sociales.

J’ai été particulièrement interpellée par l’exposition d’Ixelles, comment vous est venue l’idée de travailler sur ce sujet ?

En fait, je n’ai pas eu une idée. Chacun de mes projets part d’une rencontre. Pour Esclaves au Paradis, c’est une ONG française qui a vu mon travail « Cœurs de femmes » qui m’a demandé de partir pour différentes missions dans le monde. Au départ, elle m’a proposé de faire un reportage sur les enfants-soldats. Mais pour moi qui sortais de deux ans de « Cœurs de femmes », cela paraissait trop dur. J’ai donc proposé la République Dominicaine, en pensant que ça serait plus soft. Je suis partie là-bas pendant un mois et quand je suis rentrée, j’ai parlé d’esclavage à cette ONG française. Elle m’a foutu à la porte en me disant que je n’étais pas là pour dénoncer l’esclavage. Apparemment, ils ont des contacts avec le gouvernement dominicain. En revenant, j’avais entendu parler du Père Pedro Ruquoy donc je l’ai appelé et je suis partie vivre 6 mois dans les Bateys.

Comment ce sont passés les premiers contacts avec les habitants là-bas ?

Très bien, parce que je suis d’origine franco-péruvienne. J’ai vécu durant 15 ans au Pérou et je sais ce qu’est la pauvreté. Je n’ai jamais été personnellement pauvre, mais j’ai connu des personnes très pauvres qui vivaient dans des bidonvilles. En allant là-bas, je ne me suis pas sentie complètement déracinée. Les gens étaient supers, donc je me suis sentie bien, malgré des conditions terribles. Le fait que je sois présentée par le père Pedro Ruquoy et que je sois présente tous les jours avec eux, ça m’a ouvert des portes. C’est différent quand on reste à Bruxelles et qu’on vient trois heures par jour vivre avec eux. J’ai perdu 10 kg, j’ai attrapé la coqueluche, j’ai dû rentrer en catastrophe parce que j’étais enceinte. Mais ça s’est super bien passé !

Et vous travailliez concrètement avec eux ?

J’aidais, j’accompagnais pour faire la messe, je répartissais la nourriture et je faisais de temps en temps des photos. J’étais plutôt comme une titulaire quoi.

Comment a été reçu votre appareil photo ?

J’utilise un appareil de petit format, donc qui n’est pas trop choquant. C’est un argentique, un appareil qui m’oblige à déceler le regard. Je ne l’ai pas sorti tout de suite non plus. Le fait que je vive avec eux, que je passe tout mon temps avec eux, ça a rendu mon travail de photographe beaucoup moins agressif.

Dans quelle mesure savent-ils qu’il a y eu un reportage après ?

Ils savent qu’il y a eu un reportage, ils savent qu’il y a eu un bouquin. Ils savent que des gens se battent ici pour que les choses changent.

Et eux sont conscients que leur situation est tout à fait inhumaine ?

Ils s’en rendent compte, mais ils n’ont pas le choix. Ils ne peuvent rien faire.

Et vous parlez espagnol ? C’était facile de communiquer avec eux ?

Comme dans toutes les situations d’urgence, j’ai appris la langue du pays. Dans les situations d’urgence, on ne pose pas de questions, on n’a pas peur de parler. On y est obligé pour manger, vivre, se débrouiller.

Combien de temps vous avez mis pour mettre en place l’exposition ?

Deux ans.

Ca été dur ?

Le plus dur n’a pas été de faire les photos. C’était la partie la plus facile. Il faut être dans le juste, dans le vrai, mais c’est une expérience humaine magnifique. Le plus dur, ça été de rentrer, de garder ma position et de convaincre les autres que c’était important d’en parler. Parce que ce n’est pas Al Quaida, ce n’est pas le 11 septembre, ce n’est pas la guerre. Parce que ce ne sont « que » des pauvres noirs au fond d’une pauvre crique qui coupent la cane pour nous, et que nous on en a rien foutre de la République Dominicaine. La seule chose pour laquelle on va en parler, c’est pour le tourisme. L’actualité, aujourd’hui, c’est les journalistes qui la font. A Paris, on décide de ce qui va être dit ou pas. Et lorsque je suis rentrée et que j’ai montré mon travail à la presse, tout le monde m’a dit : « c’est super mais les Haïtiens en République dominicaine, les français n’en ont rien à foutre ».

D’où l’exposition ?

Il n’y avait pas d’exposition au début, il n’y avait rien. Suite à ça, je me suis dit « pour que mon sujet devienne actualité, il faut que je fasse quelque chose ». Donc, on a décidé de faire plein de colloques, expos, etc. Il y a finalement eu un tel tapage qu’ils ont été obligés d’en parler. C’est devenu de l’actualité. A Paris, on a créé un événement.

Le travail de sensibilisation a été dur donc en Europe ?

Très.

Et en Belgique ?

Je sais que les gens ont été très très sensibles, que l’exposition a mobilisé beaucoup de gens. Il y a eu 100-150 personnes par jour. C’est énorme pour la commune d’Ixelles. Ils ont été débordés, donc c’est bien.

Et, au quotidien là-bas, comment vous vous sentiez ? Vous ne vous attendiez pas à vous trouver face à l’esclavage, c’était dur ?

C’était dur et révoltant. Le plus dur c’est qu’au-dessus d’eux, il y a trois familles qui font partie des familles les plus riches du monde et qui font leur richesse sur ces hommes-là. C’est ça qui est terrible. Parce que la pauvreté, on la voit partout. C’est pourquoi, il faut vraiment que tout le monde le sache. Parce que personne ne fait rien. C’est comme ça, c’est ancré. C’est devenu une normalité.

Et la relation était bonne avec les deux pères ?

Oui très bonne. Au début ils m’ont vue arriver et ils se sont dit « elle est gentille ». Ils ont pas mal de gens qui viennent. Les gens, en général, ils font un article et puis ils s’en foutent. Ils passent à un chose. Il n’y a pas de réel engagement. Mais ici, petit à petit, ils se sont rendus compte que j’étais engagée et que j’allais jusqu’au bout de ma démarche.

Vous vous êtes sentie en insécurité là-bas ?

Oui oui. Mais je me suis sentie plus en insécurité à Paris quand j’ai eu des menaces de mort lors de l’exposition. Il y avait des pressions du gouvernement dominicain, du gouvernement français pour que l’événement n’ait pas lieu.

Vous avez vraiment senti le poids des Grands ?

Ah oui !

Vous avez des projets dans l’avenir ?

Je travaille sur un nouveau projet qui s’appelle « porteur de paix ». C’est pour les 100 ans de la première guerre mondiale. Je fais 100 portraits écrits de gens qui sont à l’initiative de projets de paix. Mais pas des « trucs philosophiques ». Je décris le quotidien de gens qui s’occupent des droits de l’homme.

Est-ce que vous considérez que votre travail est du journalisme d’investigation ?

Je ne considère pas mon travail comme un travail. Plutôt comme une passion. Mon travail, c’est un travail de dénonciation, mais qui pour moi, est normal. C’est mon devoir en tant qu’humain. Personnellement, je ne regarde pas les infos, je ne lis pas le journal. Je pars du principe qu’on est dans un monde de surinformation et je pense que, si les gens s’attachaient à une seule cause au lieu d’adhérer à toutes les causes, les choses avanceraient. C’est un problème du système, mais qui l’arrange lui-même.

Propos recueillis par Marie-Noëlle Rasson

A voir également sur Fill-in.fr :

Coeurs de femmes

Escalves au paradis

Céline Anaya Gautier

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