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Photographes, Rencontrez-le !, Reportages

Rencontre avec Thomas Sagory : « Du ciel »

19.01.09 | Jeremy Barré | Comment?

L’équipe de Fill-in a rencontré Thomas Sagory, un photographe hors du commun. De l’égypte à Versailles en passant par Chypre ou le Yémen, ce photo-cervoliste nous raconte sa passion.

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Fouille d’une tombe gallo-romaine sur la commune de Méaulte
dans la Somme. Fouille préventive de l’INRAP.
© Thomas Sagory – www.du-ciel.com

Bonjour Thomas, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Bonjour, je m’appelle Thomas Sagory, je suis né en 1978 en Bretagne, et vis à Paris depuis 1999.
Parcours universitaire en histoire et en histoire de l’art avec spécialisation en archéologie égyptienne à l’École Pratique des Hautes Études. Puis un diplôme de conception multimédia à Gobelins – L’École de l’image. Un parcours multiple pour un même objectif : contribuer à la valorisation de la recherche et du patrimoine sous toutes ses formes.

Depuis quand pratiquez-vous la photographie ?

J’ai débuté la photographie et plus particulièrement la photographie aérienne par cerf-volant en 2000 sur le site archéologique de Tanis dans le Delta égyptien où je travaillais en tant qu’archéologue dans le cadre de mes recherches universitaires. Depuis 2003 j’interviens professionnellement comme photographe indépendant dans le domaine patrimonial et plus particulièrement en archéologie.

Avez-vous une anecdote concernant vos débuts dans la photo ?

Le souvenir qui me vient est le sentiment d’évidence qui m’a immédiatement frappé. Je me rappelle parfaitement m’être dit que c’était tout simplement ce j’avais envie de faire jusqu’à la fin de mes jours. Lorsque la vie décide pour vous il n’y a pas à se poser de questions.
Bien sûr je me souviens aussi des angoisses : « Thomas on va démonter ce dallage, tu es sûr d’avoir la photo ? »… ou bien de descendre l’appareil après une série qui me semblait idéale et de me rendre compte que je n’avais pas déclenché l’appareil… Certains jours cela arrive encore!

Qu’aimez-vous dans la photographie ?

Ce que j’aime, c’est ce rôle de témoin, de relais, de médiateur. C’est d’ailleurs là que le photographe et l’archéologue se retrouvent. En effet, l’archéologie est une science qui a la particularité de « détruire » son sujet d’étude. Pour comprendre les vestiges nous devons les fouiller, les démonter pour démêler l’imbrication des niveaux archéologiques accumulés au fil du temps. L’archéologue a donc une responsabilité énorme, celle de compenser la disparition de la source d’information par un enregistrement précis et régulier de ses observations.
Le photographe est un des acteurs de cet enregistrement, au même titre que le dessinateur, l’architecte ou le topographe.
La photographie c’est aussi être au plus prêt de son sujet, c’est une évidence et pourtant c’est un plaisir renouvelé de travailler sur le terrain.

Des petits plaisirs ?

Me retrouver seul face aux vestiges, profiter d’une légère brise pour amener délicatement mon appareil photo là ou le regard ne s’est jamais posé, de chercher un cadrage inédit, un point de vue nouveau en décalant la perception d’un lieu.
Je ne me lasse pas à chaque séance de voir l’appareil photo s’envoler sous le cerf-volant, il y a un côté presque irréel.

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Vue générale de la ville de Shibam et du réseau de canaux
qui irriguent les champs. Hadramawt, Yémen.
Site inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.
© Thomas Sagory – www.du-ciel.com

Comment avez vous découvert la photographie ?

Comme beaucoup, c’est essentiellement un apprentissage sur le tas. Les choses ont commencé en 2000 lorsque j’ai fait mes premières séries à Tanis en Égypte et en Bretagne sur les hauteurs des Rosaires à côté de Saint-Brieuc.

Avec quel type de matériel avez-vous débuté ?

Avec un matériel très basique, un compact argentique de Samsung qui avait l’avantage de la légèreté. Un cerf-volant de fabrication maison que j’utilise toujours de façon régulière, du fil de pêche et une bobine en aluminium façonnée par un ferrailleur égyptien après moulage d’une bobine de pêche au gros…

Quelques anecdotes sur les étapes de votre apprentissage ?

C’est l’occasion de se demander si cet apprentissage se termine un jour… Je ne suis pas sûr. Bien entendu les débuts ont connu des moments plus périlleux que d’autres. Je me souviens d’une cheminée très agressive en Bretagne, d’un palmier un peu trop affectueux au Yémen, d’une course folle dans les champs à la recherche d’un cerf-volant en Égypte. Surtout des bons souvenirs.

Si vous deviez citer un photographe qui vous inspire particulièrement, qui serait-il ?

La personne qui m’a ouvert cette voie n’est malheureusement pas connue du grand public, mais il m’a très clairement inspiré c’est Yves Guichard, archéologue, anthropologue et photo cervoliste. Il m’a fait découvrir cette méthode à ses côtés j’ai pris confiance et j’ai appris à chercher des solutions simples. Lorsque l’on travaille dans des missions au Proche-Orient avec peu de moyens, il vaut mieux avoir de l’imagination.

Avec quel matériel travaillez-vous ?

Je travaille actuellement avec un bridge de RICOH (Caplio GX100 ou GX 200) dont je suis très content. Le passage d’un compact numérique au bridge m’a permis de faire un bon en avant en terme de qualité. La possibilité d’ajouter un filtre polarisant est vraiment très appréciable.
Côté cerf-volant j’utilise des deltas de fabrication maison. Pour faire face aux conditions courantes j’ai recours à trois tailles différentes. Le fil est très important, ultra résistant je le change régulièrement et j’y prête une très grande attention, presque plus qu’à mon appareil photo.

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Le bâteau l’Hermine au mouillage au-dessus du site
de fouille archéologique sous-marine de la Natière au large
de Saint-Malo. © Thomas Sagory – www.du-ciel.com

De manière plus générale, quel(s) type(s) de photos réalisez-vous ?

Par définition j’interviens en extérieur, plutôt sur des paysages. Mais j’ai parfois tendance à considérer mon travail comme celui d’un portraitiste dont les sujets inanimés sont les vestiges du passé. Je tourne autour d’un site, je cherche son meilleur profil, j’explore son histoire et je tente de saisir son essence.
Le jeu d’échelle est très intéressant. L’appareil fonctionne dès que je le laisse s’envoler il est donc possible de prendre des photos à quelques mètres et le cerf-volant est en mesure d’atteindre les 800-900 mètres d’altitude quand les conditions le permettent.
Au-delà de l’enregistrement brut de l’information je cherche à composer mes images, en cherchant les axes, les aplats colorés, les contrastes.

Êtes-vous attiré par un autre type de photos ?

Lorsque je participe à une mission archéologique j’ai souvent la chance de découvrir des cultures et des pays fabuleux. Les différentes missions au Yémen par exemple sont autant d’invitations à la photographie car les couleurs, les sourires, les maisons semblent sortir des grands récits de voyage.
J’ai fait quelques tentatives de photos aériennes panoramiques avec fisheye. J’ai du mal à m’équiper d’un appareil avec une bonne optique et pas trop lourd. C’est une des voie que je vais explorer ces prochains mois.

Parlez nous de ce travail « Du ciel »

Cette série n’en est pas vraiment une… J’ai cherché à rendre compte des possibilités de cette méthode en jouant sur les échelles, les motifs et les angles de vue. La série débute sur une de mes préférées, la vue verticale d’une tombe de la nécropole saïte du site d’Oxyrhynchos en Moyenne Egypte au moment de la découverte d’un nouveau sarcophage. On voyage ensuite dans l’espace et dans le temps, des enclos néolithiques du nord de la France au classicisme de Versailles, du dédale de la mosaïque de Thésée dans la villa de Dionysos à Paphos au toit d’un bateau au large de Saint-Malo.

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Découverte d’un sarcophage dans une tombe de la nécropole
saïte d’Oxyrhynchos en Moyenne Égypte.
Fouille de l’université de Barcelone.
© Thomas Sagory – www.du-ciel.com

Comment vous est venue l’idée de vous servir de la photo pour servir la recherche archéologique et la mise en valeur du patrimoine ?

C’est le fruit d’une rencontre, avec Yves Guichard sur le site archéologique de Tanis dans le delta égyptien. Travaillant sur le terrain comme archéologue, j’avais avec moi des cerfs-volants que j’utilisais pour me détendre lorsque l’occasion le permettait. Cette rencontre m’a projeté dans une dimension nouvelle et m’a permis de lier deux activités qui n’avaient a priori rien en commun. Pour la petite histoire il est intéressant de savoir que déjà dans la première moitié du XXe siècle, Pierre Montet qui fouillé le site de Tanis avait mené plusieurs expérimentation et obtenu plusieurs photographies aériennes par cerf-volant. Il faut croire que Tanis est propice à ce genre d’activité!

La photographie est un outil indispensable de l’archéologie, elle rythme le quotidien de la fouille. Chaque nouvel étape est ponctuée par une prise de vue, parfois un escabeau permet de prendre un peu de hauteur, un bout de tissu sert à faire un peu d’ombre quand le soleil écrase tout et parfois un cerf-volant survole discrètement les archéologues au travail, les dessinateurs en action, les topographes en plein relevé.

Il s’agit, au moins au début, d’un pari risqué pour votre matériel… comment avez-vous commencé et votre technique a-t-elle évolué ?

Le sentiment d’évidence qui m’a accompagné dès le début m’a permis de rapidement surmonter les quelques soucis techniques. Il faut savoir que dès 1888, Arthur Batut suspendait sa chambre noire à un cerf-volant et l’envoyait dans les airs. La première photo aérienne par cerf-volant qui nous soit parvenue est celle du village de Labruguière qu’il prît le 21 mars 1896. L’expérience des mes prédécesseurs, dont les contraintes étaient bien plus lourdes que les miennes, m’a donné confiance. D’ailleurs en bientôt 10 ans d’activité aucune casse d’appareil n’est à déplorer même si quelques collègues peuvent témoigner de quelques atterrissages forcés. Hormis l’appareil photo, le matériel a assez peu évolué. Il est d’ailleurs assez proche du système employé fin XIXe !

Quelles répercussions votre travail a-t-il eu sur les fouilles archéologiques ?

Au début, à Tanis, cette activité était déjà bien implantée dans le fonctionnement de la mission. C’est en allant travailler sur d’autres terrains que j’ai dû faire face parfois à une certaine incrédulité voire une certaine méfiance vite oubliées au fil des démonstrations.
La principale répercussion sur le travail archéologique c’est la régularité, c’est-à-dire la possibilité qui est offerte de suivre au jour le jour l’avancée du travail, de dépasser la recherche de la « belle » photo pour la couverture de la publication, pour chercher à produire des documents de travail scientifiques pour les relevés des vestiges ou la définition de la structuration de l’espace.

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Toits des maisons de briques crues de la ville de Shibam
dans le Hadramawt au Yémen.
Site inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.
© Thomas Sagory – www.du-ciel.com

Depuis vos premières photos, cette technique a fait ses preuves. Quels sont les différents pays ou projets pour lesquels vous avez utilisé cette technique ?

J’ai eu la chance d’intervenir sur des sites extraordinaires, dont certains sont inscrits à la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, comme le château de Versailles, le château de Fontainebleau, l’extraordinaire ville de Shibam au Yémen, les sites de Paphos, de Kourion, ou de Khirokitia à Chypre. En France, j’interviens régulièrement pour l’Institut National de la Recherche Archéologique Préventive (INRAP) sur des terrains variés, pas toujours spectaculaires pour les non spécialistes, mais je suis très fier de participer à ce travail collectif qui consiste à enrichir notre connaissance de notre territoire. Nous avons une archéologie très performante en France et j’espère qu’elle le restera malgré les dernières réformes qui remettent en cause son bon fonctionnement.

À l’étranger j’interviens régulièrement sur des missions archéologiques en Égypte, au Yémen (actuellement les autorisations ont été suspendues pour question de sécurité, mais j’espère que ça ne sera que temporaire), aux Émirats, à Chypre.
A titre personnel j’ai aussi eu l’occasion de faire quelques séries au Népal, mais au pays des combats de cerf-volant je n’ai eu que très peu de fois l’occasion de suspendre mon appareil photo…

Habituellement les vues aériennes sont prises depuis un avion ou un hélicoptère… on pense notamment au travail de Yann Arthus-Bertrand. Votre technique n’est-elle pas une meilleure réponse aux problèmes à la fois économiques et écologiques posés par ce type de prise de vue ?

Il existe en effet différents moyens d’obtenir des photos aériennes : avion, hélicoptère, ballons captifs… Le cerf-volant n’est pas le plus connu mais il est sans aucun doute un des plus respectueux de l’environnement. C’est aussi pour cela que cette méthode me convient, sous un aspect d’extrême simplicité elle peut rivaliser avec des dispositifs beaucoup plus coûteux et bien moins écologique.

Plus économique et plus écologique, elle est aussi plus pratique à mettre en œuvre dans des pays comme l’Égypte ou le Yémen. Obtenir une autorisation de survol par hélicoptère est extrêmement complexe tandis qu’un cerf-volant est généralement accueilli avec sourire et bonne humeur, du moins jusqu’à présent! Les opérations aériennes par leur coût sont prévues sur une journée pour un but bien précis. La photographie aérienne peut s’inscrire dans un travail sur la longue durée car rares sont les jours qui ne me permettent pas de prendre des photos. Sur les missions c’est ainsi un outil quotidien d’enregistrement de l’information.

Cette technique nécessite-t-elle un traitement des photos ?

Je retouche très peu les photos, mais c’est peut-être un tort ? Il est très rare que je les recadre par exemple. J’ai plutôt tendance à préférer passer un peu plus de temps sur le terrain pour chercher le bon cadrage et varier l’éclairage qu’à rester devant l’ordinateur. C’est assez paradoxal car il y a une part évidente d’aléatoire dans la prise de vue lorsque l’appareil est suspendu à un cerf-volant, mais d’expérience c’est vraiment comme cela que je fonctionne. N’y a-t-il pas dans toute prise de vue une part d’aléatoire ?

Que pensez-vous de la photographie aujourd’hui ?

La particularité de cette technique et surtout la contrainte de poids me place un peu marge de la recherche de la dernière innovation, même si je serais bien content le jour ou mes photos seront automatiquement géolocalisées au centimètre! Les contraintes de poids ne me laissent qu’un choix limité dans le type d’appareil. Les questions que je pourrais me poser sont donc souvent résolues assez vite.
Il y a incontestablement ces dernières années une tendance au tout « aérien », vous citiez Yann Arthus Bertrand, mais on pourrait aussi parler de google earth ou les applications de localisation sur téléphone mobile qui deviennent des outils quotidiens. J’imagine que je m’inscris dans cette tendance.
Mon intervention consiste à trouver le juste équilibre entre les conditions naturelles (lumière, aérologie, configurations du terrain, obstacles éventuelles) et le sujet à photographier. Malgré des contraintes fortes, la technique apparaît comme très secondaire dans mon travail.

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Détail du parterre du Midi du château de Versailles.
Site inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.
© Thomas Sagory – www.du-ciel.com

Si vous deviez choisir un seul de vos clichés, lequel serait-il ?

La vue de la tombe 14 de la nécropole saïte d’Oxyrhynchos en Moyenne Egypte. Parce qu’elle illustre la recherche en train de se faire et qu’elle fait échos à l’imaginaire de tous. C’est aussi un souvenir particulier, je bouclais ma valise, je m’apprêtais à quitter la fouille, le taxi m’attendait pour rejoindre l’aéroport du Caire quand on est venu me chercher car un nouveau sarcophage venait d’être mis au jour. En moins de 20 minutes le cerf-volant était en l’air avec l’appareil en action et la série terminée. J’ai sauté dans le taxi et j’ai rejoint la France.

Quels sont vos projets futurs ? de nouveaux départs de prévus ?

La prochaine mission est prévue en mars, aux Émirats. C’est la troisième fois que je travaille là-bas, car il est très intéressant de suivre l’évolution de la recherche sur le long terme et de contribuer à la constitution d’une documentation continue sur un site. Les missions suivantes seront du côté de l’Egypte, de Chypre.Puisqu’on est encore dans les bonnes résolutions, en 2009, j’aimerais exposer davantage car c’est en présentant son travail que l’on est obligé de faire des choix.


Autre chose ?

Une petit citation que j’aime à me répéter : « le parfait voyageur ne sait où il va… » (Lao Tseu, calligraphié par Hassan Massoudy)
Merci à l’équipe de Fill-in !

Merci à Thomas pour cette rencontre !

plus d’informations

diaporama_btn1 Visionnez le diaporama complet « Du ciel »
Site internet : http://www.du-ciel.com

Jeremy Barré

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