Terre Natale, Ailleurs commence ici

Photo © STR / AFP Photo

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« Avec Raymond Depardon, on se retrouvait sur la même question : que reste-t-il du monde, de la terre natale, de l’histoire de la seule planète habitable aujourd’hui ? » Paul Virilio

L´exposition est ainsi conçue comme une confrontation, un dialogue contradictoire et complémentaire, entre Raymond Depardon, cinéaste et photographe, dont on connaît l´attachement à la terre, à la parole, à l´écoute, au monde des paysans et Paul Virilio, urbaniste et philosophe, qui depuis longtemps travaille sur la vitesse, l´exode, la fin de l´espace géographique, la pollution des distances.

L’exposition Terre Natale, Ailleurs commence ici, est un vivier de questionnement riche sur l’état du monde et son devenir. Aujourd’hui on ne peut plus éviter de se poser des questions sur l’environnement sur notre démographie à l’échelle mondiale. Ce qui implique des questionnements de fond :  Qu’est ce que veut dire aujourd’hui Terre Natale?

 

Terre Natale

 

Qu’est que veut dire aujourd’hui le terme « Terre Natale », ses conséquences et ses dérives? Est-ce qu’il est devenu réactionnaire, empli de nostalgie comme le redoutait dans un premier temps Raymond Depardon.

 

Photo © David BURNETT

Photo © David BURNETT


«J’avais été surpris parce que ce sont des mots qu’on utilise très peu; on pourrait presque dire qu’ils ont des consonances un peu réactionnaires. (…) Que j’aille au Tchad ou que je fasse le tour du monde, il y a toujours chez moi une réflexion autour de la question de la terre natale. Et en effet, l’important était de partir du sens initial du terme pour s’ouvrir sur la notion moderne de la terre natale, de la perte du natal.(…) L’idée, c’était que de mon côté je présente la terre natale dans sa plus simple expression, et que je donne la parole à des populations attachées à leur terre : les Yanomani, les Alakaluf et les Chipaya en Amérique du Sud, les Afar en Afrique, mais aussi des populations françaises comme les Bretons ou les Occitans.»

Donner la parole

Dans la grande salle du rez-de chaussée, Raymond Depardon présente « Donner la parole », un film d’interviews de populations attachées à leur terre et à leur langue. En tant que spectateur on est tout d’abord surpris par cette projection monumentale de ce film réalisé spécialement pour cette exposition. On cherche une place parmi les nombreux visiteurs allongés les uns à côtés des autres, et une fois à son aise on écoute l’AUTRE dans une langue inconnue qui nous berce.

 

Photo © Gregoire Eloy

Photo © Gregoire Eloy

L’expérience d’entendre ces gens dans leur langue, avec leur façon de parler et leurs expressions de visage, entourés de visiteurs de tous âges, est une expérience riche dans un cadre tout à fait à propos. Vraiment un bon moment à partager. La fragilité de ces langues et de ces peuples en marge de la mondialisation, tous menacés de disparaître est, ce qui malheureusement rend ces instants magiques.

Le tour du monde en 14 jours

Une fois envouté par ces sons inconnus, on découvre une autre projection « Le tour du monde en 14 jours » dans une plus petite salle. Un tout autre registre, où tout d’un coup, nous sommes plongés dans des marées humaines. Ce qui est surprenant c’est l’insonorisation de cette salle. On y voit plus fortement encore ce flux humainsde Washington à Tokyo en passant par Singapour et l’omniprésence de femmes « actives » traversant des passages piétons.

«  Venant de parcourir le monde pour « donner la parole »aux (…)minorités menacées(…), j’ai éprouvé le besoin d’affronter le monde qui est le mien, celui de « la maladie de la vitesse » que dénonce Paul Virilio » Raymond Depardon

Cette vidéo dénote des travaux connus de Depardon, on voit là qu’il n’est pas à son aise mais qu’il s’est prêté au jeu, qu’il a pris un risque et que ce risque n’est pas moins intéressant. Grâce à son regard, il nous dévoile une autre façon de voir les grandes métropoles et leur démesure, en réaction avec ses propres problématiques et les images précédentes qui nous hantent encore.  Ces villes où tous les hommes se ressemblent, sont pressés, obéissent aux mêmes codes, font partis de la même tribu celle d’être des citadins de mégalopoles.

Ce journal de voyage qui est un dialogue à distance avec Paul Virilio, nous conduit vers la seconde partie de l’exposition, Ailleurs commence ici. Cette partie de l’exposition se situe au rez de chaussée comme pour nous indiquer de nouveau cette contradiction et en même temps ce dialogue incessant. En haut , en bas, les deux étages communiquent. Une citation de leibniz évoquerait parfaitement ce qui s’y passe « entre l’étage d’en bas percé de fenêtre, et l’étage d’en haut, aveugle et clos, mais en revanche résonnant, comme un salon musical qui traduirait en sons les mouvements visibles d’en bas. »

Ailleurs Commence ici

Donc au sous sol une chorégraphie d’écran au plafond remplie la salle, diffusant des images d’archives de journaux télévisés, de documentaires et de photographies traitant des mouvements de la population sur le globe. Puis au fond Paul Virilio accueille le visiteur en commentant. Cette fois ci, nous sommes invités à une plongée au cœur d’ images médiatiques et on ne peut s’empêcher de penser à notre sur-consommation d’images, suggérant par là même des associations visuelles, plus formelles, qu’autres choses. La pensée ne pouvant aller aussi vite que cette frénésie d’image qui ressemble plus à un ballet ou à un ouragan qu’à une installation performative.

 

Photo © Gregoire Eloy

Photo © Gregoire Eloy

Dans la petite salle, il est question, encore une fois, mais peut être à niveau encore plus fort d’un environnement immersif , on est entouré d’une projection circulaire où une sphère traduit et retraduit à chaque révolution les différentes données migratoires sous forme de cartes, de textes et de trajectoire.

Paul Virilio  expose la remise en question de demeurer, l’accélération des mouvements, «  la grande mobilisation migratoire » qui remet en question la notion même de sédentarité.

« La sédentarité et le nomadisme ont changé de nature. [...] Le sédentaire, c´est celui qui est partout chez lui, avec le portable, l´ordinateur, aussi bien dans l’ascenseur, dans l´avion, que dans le train à grande vitesse. C´est lui le sédentaire. Par contre, le nomade, c´est celui qui n´est nulle part chez lui. »

Il expose un thème qui lui est cher « la disparition de la grandeur du monde » avec la révolution des transports et des télécommunications. « La ré-urbanisation du monde », la ville de l’exil urbain, la ville du départ. Ainsi, c’est l’avenir même de la notion de terre natale qui est questionné par Paul Virilio.

« Parce que moi j´ai la nostalgie de l´ampleur du monde, de sa grandeur. » (…) « Le monde sera t-il trop petit pour nos projets ? Où notre projet trop petit pour le monde ? » Paul Virilio

« On suit tout on voit tout on entend tout , comme les trois petit singes mais on refuse de prendre en compte les paroles .» Ceci est une phrase dite par Paul Virilio pendant  un entretien public avec Raymond Depardon. Elle résume très bien pourquoi cette exposition, Terre Natale, est à voir, et à déchiffrer . Nous refusons de prendre en compte leurs paroles , celles d’un photographe, d’un urbaniste mais avant tout celles de deux philosophes de notre temps qui mettent le doigts sur des questionnements essentiels aujourd’hui, qui nous font , par cette opposition complémentaire, nous questionner sur le fond du problème, sans consensus mou.

 

Photo © Raymond Depardon

Photo © Raymond Depardon

Un lecteur de fill-in nous a récemment indiqué qu’une relation évidente était à faire entre cette exposition et 6 milliards d’autres et il est vrai que l’on peut se demander si il y a vraiment coîncidence, ou si de penser autrement le monde dans un projet global est devenu aujourd’hui plus qu’hier une nécessité.

Tania Koller

 

Informations Pratiques :

Terre Natale, Ailleurs commence ici
Fondation Cartier pour l’art contemporain :

261, Bvd Raspail 75014 PARIS
http://fondation.cartier.com

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One comment on "Terre Natale, Ailleurs commence ici"

  1. je recherche la terre

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