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Actualité, Expositions

Controverses photographiques à la BNF

27.04.09 | Roxane Pour Sadjadi | 1 Comment

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Oliviero Toscani-Kissing nun-1992

Peut-on tout montrer, même les corps à l’agonie dans un camp de concentration ? La photo constitue-t-elle une preuve ? Un cliché insoutenable peut-il changer le cours de l’histoire ? Pourquoi une image heurte-t-elle les consciences ici et indiffère-t-elle ailleurs ?

Débats éthiques, batailles judiciaires, fascination et manipulation, les grandes photos qui font l’histoire racontent les tabous de leur temps à travers « Controverses », exposition présentée à la Bibliothèque Nationale de France jusqu’au 24 mai 2009. L’exposition s’articule autour d’un parcours chronologique de quatre-vingts images, prises entre 1854 et 2007. Toutes ont été choisies parce qu’elles ont choqué voire scandalisé, parce qu’elles ont été au cœur de controverses et de procès retentissants, provoquant parfois le succès ou la perte de ceux qui les avaient réalisées.Se cotoient ainsi les batailles sur les droits d’auteurs, avec le célèbre portrait du Che par Korda, ou encore la violation de la vie privée, dès la fin du XIXe siècle, avec un cliché de Bismarck sur son lit de mort ou avec le Baiser de l’Hôtel de Ville de Doisneau.

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Man Ray, Noire et Blanche, 1926.

Au début de l’aventure « Controverses », il n’y avait que le projet d’un ouvrage entre l’historien de l’art Daniel Girardin et l’avocat Christian Pirker. Pour ce faire, ces deux experts suisses rassemblent près de 400 images et reconstituent leurs histoires et leurs enjeux. Du fruit de leur travail naîtra une exposition à succès au musée de l’Elysee de Lausanne en 2008, aujourd’hui transférée à Paris. «Toute photographie raconte un fragment de vie avec toute la subjectivité qu’elle comporte. Ce qui nous a intéressés, c’est le débat public. L’essentiel, c’est l’image, mais aussi la perception qu’a chacun de l’image : le débat public enrichit cette perception. C’est une des raisons pour lesquelles nous avons voulu montrer les positions qui s’affrontent sans prendre parti. En cela, cette exposition est un appel à la tolérance.», commente Daniel Girardin.

Fallait-il photographier l’agonie de la petite Omayra, en Colombie, qui mit près de cinq jours à mourir devant les caméras du monde entier ? Ou cette minuscule enfant qui se traîne dans les sables gris du Soudan et que guette déjà un vautour affamé ? Le photographe sud-africain Kevin Carter, couronné en 1994 par le prestigieux Prix Pulitzer pour cette illustration de la guerre civile et de la famine au Soudan, s’est suicidé deux mois plus tard, accusé lui-même d’être ce vautour qui attend son heure. Réalité ou représentation, quel est le plus terrible à soutenir du regard ?

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Lewis Carroll, Alice as a Beggar Child, 1859.

D’autres images posent la question des limites de la liberté d’expression des photographes. Les normes de représentation et les mentalités changent d’une époque à l’autre, d’un pays à l’autre, ainsi que les critères de ce qui est ou non acceptable. Ainsi, les portraits ambigus de fillettes par l’écrivain Lewis Caroll, en pleine époque victorienne n’ont jamais été interdits. Plus près de nous, les photographies publiées par Annelies Strba de sa fille de douze ans dans son bain, lui ont valu, à l’occasion d’une exposition à Londres en 2002, un procès pour le caractère « pédophile et blessant » de l’image.

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Nasa, Buzz Aldrin on the Moon, July 20, 1969

« Controverses » est une exposition qui donne à voir mais aussi à réfléchir. Elle illustre le regard que les sociétés portent sur les images de leur temps. Enfants dénudés, charniers de camps de concentration, scènes sado-masochistes, chaque époque a son ange noir. Une exposition passionnante mais à ne pas mettre dans toutes les mains.

Roxane Pour

Sur les photos de cet articles :

Man Ray, Noire et Blanche, 1926.
« Créer est divin, copier est humain » affirmait Man Ray, photographe et figure majeure du dadaîsme et du surréalisme. Artiste emblématique de l’avant-garde de l’entre-deux guerres, Man Ray a produit une oeuvre photographique conséquente, composée de tirages originaux, et d’autres plus tardifs. Il se préoccupait peu de l’éparpillement de ses négatifs et confiait toujours le travail de tirage à des laboratoires, favorisant ainsi une large dispersion de son oeuvre. A la fin des années 1980, les tirages originaux de Man Ray atteignent des prix considérables et sont de plus en plus recherchés par les collectionneurs et les musées. En 1997, une affaire de copies vintage de ses oeuvres éclate (affaire Bokelberg). La méfiance s’installe et de nombreux musées et collectionneurs se découvrent propriétaires de tirages douteux. Cette affaire révèle que des faux peuvent exister en photographie, comme en peinture ou en gravure.

Lewis Carroll, Alice as a Beggar Child, 1859.
L’écrivain Lewis Carroll fait l’objet d’une polémique vieille de cent cinquante ans car il n’a cessé d’attiser la curiosité en raison de son amour pour les enfants. L’auteur d’Alice au pays des merveilles rencontre Alice Liddell, fille du doyen du Christ Church College d’Oxford en 1856. Un lien se noue rapidement entre l’enfant et l’adulte. Le portrait de cette jeune fille en mendiante a nourri les rumeurs au sujet de l’affection de Carroll pour l’enfant. L’image serait la preuve du caractère pervers et immoral de l’écrivain. Le regard direct et provocateur de la jeune Alice , sa position et son habillement suggestifs trahiraient le désir sexuel du photographe.

Nasa, Buzz Aldrin on the Moon, July 20, 1969
Le 20 juillet 1969, Apollo 11 se pose sur la lune. L’homme fait ses premiers pas sur le satellite terrestre devant des millions de téléspectateurs. L’image est émouvante et marque durablement les esprits. Ces images, films et photographies marquent aussi la victoire éclatante de l’Ouest sur le bloc de l’Est. Pourtant, quarante ans plus tard, certains contestent encore la réalité de cet évènement. Les accusations de falsification débutent dès 1969, mais prennent une plus grande ampleur au tournant du millénaire. Parmi les rumeurs qui circulent, certaines prétendent que la Nasa aurait trompé le monde entier en simulant en studio ou dans les déserts américains les expéditions lunaires. Selon cette théorie du complot, La Nasa aurait prêté à Stanley Kubrick un objectif de caméra très sophistiqué pour tourner les scènes nocturnes de Barry Lyndon sans éclairage artificiel, et qu’en échange le metteur en scène de L’Odyssée de l’espace aurait tourné en studio les images des premiers pas de l’homme sur la lune.

Un autre point de vue

L’exposition « controverses » recense quatre-vingts photos ayant données lieu à des procès, des discussions ou à des réflexions d’ordre éthique ou moral. Dans cette salle étroite, on est mis face à des œuvres aux formats très variés. L’ordre chronologique a été choisi pour cette exposition qui commence  avec les tous premiers clichés de l’histoire de la photographie. Et c’est dès sa naissance qu’elle rime avec polémique. Une lutte éclate quant à sa paternité et c’est à Daguerre qu’elle est attribuée en août 1839 alors qu’Hyppolyte Bayard obtient les premiers tirages positifs sur papier en mars.

Cette disposition présente l’avantage de mettre en évidence l’évolution des mœurs dans le temps. Certaines prises qui auraient été jadis interdites à la diffusion, sont aujourd’hui acceptées même si elles demeurent controversées (je pense à la photo de David La Chapelle, publiée en 2004 dans le magazine Photo, montrant un cheval ouvrant la bouche sur la poitrine d’Angelina Jolie). A l’inverse, ce qui était acceptable il y a un certain temps ne l’est plus aujourd’hui. « Il est vrai que la société était alors beaucoup plus libre en matière de morale sexuelle » écrit la photographe Irina Ionesco à propos de photos qu’elle a prises de sa fille dans des tenues et des poses érotiques.

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David La Chapelle, Angelina Jolie, 2004

Cette exposition a une vertu pédagogique certaine et nous plonge dans des réflexions sans fin  qui  se font écho. Un commentaire accompagne chacune des photos et justifie sa présence au sein de l’exposition. Car c’est ici le débat qu’elles ont suscité qui nous intéresse.  Contrairement à l’expo photo classique autour d’un artiste ou d’un thème, celle-ci engage de nombreux photographes, qu’ils viennent du photojournalisme ou de la photographie purement artistique et nous ballade à travers des champs extrêmement variés voire opposés comme la guerre et la faim ou la mode et la publicité.

On ne sort pas indemne de cette exposition. Avec des questions plein la tête qui restent souvent sans réponse. Certaines photos ont l’audace d’informer tout en utilisant une démarche artistique. Est-ce choquant ? Indécent ? Ou au contraire le but de cette démarche sert-elle son propos et est-elle le fruit d’un travail  cherchant à informer différemment ? Et si cela est immoral, pourquoi ? Ici, une photographie du célèbre et très critiqué Sebastiao Salgado, montrant des victimes de la sécheresse au Sahel baignant dans une lumière presque divine, a scandalisé par sa trop forte esthétique. Or c’est pour Salgado un moyen d’expression fort et efficace qui a pour ambition de retracer la vie et la mort des hommes du monde entier.

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Sebastiao Salgado, sahel, Ethiopie, 1984-1985

Cette exposition nous confond. Elle nous interroge sans cesse sur nos propres limites, sur nos pratiques personnelles. Elle nous laisse en permanence au bord, à la limite, ne sachant plus exactement où nous placer. Elle se frotte à des terrains glissants et nous déroute. Des terrains dangereux, sources de désaccords. Face à une photo de Garry Gross telle que Brook Shields nue dans une baignoire, on oscille entre neutralité du regard et malaise. Cette jeune fille de 10 ans, aux attributs de Lolita, maquillée et le corps luisant: je la regarde, je la dissèque, je cherche à savoir s’il y a de l’indécence qui en jaillit. Elle est adulte aujourd’hui et ne veut pas être affichée là. Qui est irrespectueux de son souhait ? Le photographe qui a gagné son procès et donc le droit d’exploiter librement cette image, le musée, ou moi-même qui visite cette exposition ?

On est souvent à la lisière de deux pensées contradictoires : doit-on informer par l’image ou doit-on cacher le visage de l’horreur et surtout à quel moment, le respect de la dignité se détériore-t-il ? En d’autres termes, peut-on et doit-on tout montrer ?

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Frank Fournier, Omayra Sanchez, Armero, Colombie, 1985

C’est à l’image de la jeune Omayra Sanchez, restée prisonnière pendant 3 jours dans la boue coincée par des barres de métal à cause de l’éruption volcanique du Nevado del Ruiz en Colombie en 85 que je fais référence. Frank Fournier a été rongé par le doute et s’est interrogé quant à sa légitimité à témoigner. La violence de cette souffrance était-elle nécessaire ?

« Je veux voir » nous dit le titre d’un film tourné au Liban dans lequel Catherine Deneuve veut voir l’état de ce pays en ruine où la guerre ne cesse pas depuis si longtemps déjà…

Voir, savoir, être sûr, vérifier… mais là, un autre problème est encore soulevé : ce que je vois sur une photo, est-ce vrai, déformé, dirigé, objectif, truqué ou joué?
Roland Barthes, dans La chambre claire nous met en garde. Il nous rappelle qu’en dehors du cadre, une photographie cache un individu qui fait des choix, qui a un point de vue. Ce qui est hors du champ est caché volontairement ou non. Ce qui est montré n’est qu’une vérité, qu’une opinion. Il est demandé à Khaldei de retoucher une de ses images datant du 2 mai 1945 représentant deux soldats hissant le drapeau soviétique sur les toits du Reichstag enflammé de Berlin alors ville vaincue. En effet, l’un des officiers porte une montre à chaque poignet, et cela risquerait d’être une preuve que des pillages ont été commis par les soldats soviétiques. L’une des deux montres doit être retirée. Ce n’est qu’après la chute du mur de Berlin et donc du communisme que Khaldei divulgue l’originale. Un simple détail peut donc à lui seul être porteur d’une réalité bien plus grande.

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Evgueni Khaldei, Le drapeau rouge sur le Reichstag, 2 mai 1945

C’est aussi une des nombreuses questions qui est posée en analysant une photo de Robert Capa prise au début de la guerre civile espagnole montrant un soldat républicain recevant une balle et tombant vers l’arrière. Or ce soldat dévale une pente et la logique voudrait qu’il soit impossible qu’il tombe dans cette direction alors qu’il avance dans l’autre. Cette photo est-elle une mise en scène, a-t-elle été jouée où voyons nous un vrai soldat recevant une vraie balle ?  Mais est-ce vraiment important que ce soit l’une ou l’autre des versions si le but de son auteur est de militer en faveur d’une cause, de critiquer une guerre, un régime. La fin justifie-t-elle les moyens ?

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Robert Capa, mort d’un soldat républicain, 1936

Cette exposition interroge, propage le doute, enseigne ou « désenseigne », retient l’intérêt mais surtout, accule, déroute, déstabilise et fait basculer.  Elle ne laisse pas indifférent et c’est ce qui en fait sa force.

Blanche Lepetit

Informations pratiques:

« Controverses » du 3 mars au 24 mai 2009
BNF-Site Richelieu, 58 rue Richelieu, Paris IIe
Métro : Bourse, Palais Royal, Pyramides
Bus : 20, 21, 27, 85, 74, 39
Entrée : 7 euros, Tarif réduit: 5 euros

Horaires :

Mardi-samedi 10h/19h
Dimanche 12h/19h
Fermé lundi et jours fériés

1 Commentaire

  • Le 05.11.09 Kissing nun | Un Jour Une Oeuvre a écrit:

    [...] Kissing nun est une photographie de Oliviero Toscani datée de 1992 à voir à l’exposition Controverses photographiques à la Bnf. [...]

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