
L’arbre et la poule, 1950 France
« 28 photographies choisies par 28 de ses amis »
L’année 2008 avait consacré une exposition à la carrière photographique d’Edouard Boubat (1923-1999) au sein de la prestigieuse Maison Européenne de la Photographie (MEP), rétrospective grand angle pour un large public. Jusqu’au 25 juin 2009, c’est au tour de 28 amis de l’artiste de lui rendre hommage, dans l’intimité de la galerie Agathe Gaillard à Paris. Plan rapproché.

Madras, 1971 Inde
L’idée est simple. Un ami, une image. D’Isabelle Huppert à Michel Tournier, en passant par Marc Ribout, ils ont chacun nourri l’exposition. Ainsi, autour de 28 clichés accrochés sur les murs de la galerie, se dessine en filigrane la production photographique d’Edouard Boubat. Surtout attaché à l’étiquette humaniste de la génération des photographes d’après-guerre, aux côtés de Robert Doisneau et de Willy Ronis, d’après les images d’une France heureuse dans son quotidien et son milieu urbain, la rétrospective de la MEP en 2008 avait aussi ouvert un nouveau regard sur Boubat, en présentant notamment son travail de reporter pour la revue Réalités, afin de dépasser les chantiers battus et les approches réductrices. L’exposition de la galerie Agathe Gaillard fait place à ce pan de la carrière de Boubat, avec par exemple des images de ses voyages en Inde ou au Ghana. Des natures mortes, des vues de paysages paisibles accompagnent ce tour d’horizon de la multiplicité thématique du photographe. On peut voir ainsi, en condensé, les thèmes et les approches formelles qui ont construit les recherches esthétiques de Boubat. Une étude sur la force de la lumière et sa capacité à construire l’histoire d’une image immobile. Ainsi, le bateau amarré et ce trou de lumière qui traverse les nuages, érigeant la symbolique d’une arche de Noé abandonnée sous les rayons divins. Edouard Boubat a d’ailleurs écrit un ouvrage méthodologique et technique sur l’enregistrement de la lumière, les effets et les possibilités créatrices des rayons lumineux, ouvrage technique à la portée de tout amateur qui désirerait connaître les rudiments de cet art (1985).

Paris, 1999 France
Mais si Boubat avait été associé au mouvement humaniste par ses contemporains, c’est bien que la figure humaine est au centre de ses tâtonnements esthétiques. L’ensemble des photographies présenté à la galerie exhibe donc, sans surprise, l’humain, les hommes, les femmes, les enfants. Photo de groupe ou d’individus isolés, l’être se dévoile. Mais le visage est caché, pour mieux nous tromper. Un sujet de prédilection de Boubat fut en effet le dos. Michel Tournier a ainsi publié un très bel ouvrage sur les photographies des « Vues de dos » de l’artiste (Gallimard, 1981), entre image et texte, ils montrent ce que dit l’envers, la face cachée, le dos « qui ne peut mentir » quand le visage théâtralise, grimace, trompe. Depuis son premier cliché, dont une épreuve est exposée à la galerie, et représentant une petite fille fragile, qui se détourne, couverte de surcroît d’un manteau de feuilles, Boubat a été obsédé par la dynamique expressive du dos des figures. Des personnages qui évitent le regard du spectateur, dans un puissant chiasme d’exclusion et d’absorption. Ainsi cette photo d’une autre petite fille appuyée sur la balustrade du Pont des Arts parisien, avec en arrière-plan les deux branches de la Seine qui se partagent pour former l’île de la Cité. Si son dos nous déjoue et son regard nous échappe, comment ne pas être projeté à l’intérieur du cadre, et se mettre à penser pour elle, par elle . Ces deux chemins qui s’offrent à ses pieds, et ce vertige d’un destin à choisir. Se multiplient alors les clichés de Boubat d’être humains vus de dos qui tournent le regard vers l’infini poétique, des personnages figés devant un océan, des femmes au devant d’une fenêtre, thématiques et motifs que l’on retrouve d’ailleurs chez des peintres du XIXe siècle qui ont affectionné la représentation du dos, comme Friedrich, ou Caillebotte. Des visions d’infini et de possibles que l’on se met à partager avec le dos figé.

La petite fille aux feuilles mortes – Paris 1946
Ce motif du dos, et d’un visage caché, c’est finalement chez Boubat susciter l’attention du spectateur, et réfléchir sur la notion du regard. Et les limites du cadre et de l’espace fictif.
Quand le visage fige et immobilise le regard, en obligeant un face à face, parfois troublant, à l’exemple de cette photo de deux jeunes enfants en habits de grands, comme une sorte d’agression et de répulsion du spectateur (dont l’atmosphère annonce d’ailleurs le travail sur le portrait de Diane Arbus). Un portrait vu de dos projette au contraire une image d’une nature tout autre, à la fois plus douce, plus conciliante, aspirant le spectateur au sein de l’image. L’espace-temps, fictif et réel, se trouve ainsi dilaté. En s’appuyant sur le modèle du souvenir de 28 amis de l’artiste, l’exposition interroge les formes de l’appropriation de l’image, de l’assimilation et de l’incorporation du spectateur en des temporalités diverses. Et la représentation du dos étudiée par Boubat accélère en même temps cette assimilation au personnage, et donc au sens de l’image. C’est Boubat qui s’est accaparé du regard du personnage vu de dos tout en l’effaçant, c’est ensuite l’ami qui s’y est projeté, et c’est nous enfin qui obéissons à ce même processus de prolongement du regard. Une poétique de la vue à travers un personnage qui détourne son regard.

Rémi écoutant la mer
Si d’ordinaire, les choix et les motifs des œuvres d’une exposition reposent sur des arguments rationnel et dialectique, la galerie Agathe Gaillard, en sélectionnant au contraire une photographie sur des critères personnel et subjectif d’après les souvenirs des amis de l’artiste, aurait pu présenter une carrière éclatée. Mais au contraire, image par image, c’est bien une exposition qui prend sens, soulignant une impression d’unité et de cohérence des recherches esthétiques du photographe.
Sans titre, et sans date, les 28 photographies sont présentées dans le silence de l’hommage à Boubat. Et comme l’image du petit Rémi qui recompose et entend la voix sourde de l’océan dans le creux du coquillage, on retrouve l’ombre de Boubat qui résonne à chaque photographie. Cette exposition rappelle l’idée d’Alberti comme quoi l’art peut rendre « présent les absents ».
Adele Schumacher
1. L’ouvrage qui a fait date à ce sujet, est celui de Michael Fried (en trois volumes), dans lequel l’auteur étudie la place du spectateur et ces effets d’exclusion et d’absorption, sondé autour de la question de la modernité dans des œuvres du XVIIIe siècle, de Courbet et de Manet. C’est à partir de ses réflexions que nous nous appuyons ici.
Informations
Exposition « Edouard Boubat (1923-1999. 28 photographies choisies par 28 de ses amis »
A la Galerie Agathe Gaillard
3 rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris.
Métro Saint Paul ou Pont Marie
01 42 77 38 24
Ouvert du mardi au samedi de 14h à 19h.


