Miroslav Tichý

Des photos inclassables, intemporelles : un charme fou

Pour la première fois en France, le Centre Pompidou présente l’oeuvre photographique de l’artiste tchèque, Miroslav Tichý. Aujourd’hui âgé de 81 ans, son œuvre pour le moins atypique a rencontré une consécration tardive.

Miroslav Tichý, est né à Kyjov, en Moravie, le 20 novembre 1926.  Il serait probablement resté inconnu si Roman Buxbaum, (en 1989, dans la revue Kunstforum), puis Harald Szeemann (en 2004, lors de la Biennale de Séville), n’avaient révélé l’œuvre stupéfiante de ce marginal qui trouvait dans la photographie une échappatoire aux brutalités du communisme.

Au milieu des années cinquante, il s’initie à la photographie en la réinventant de toutes pièces, construisant aussi ses propres appareils de prises de vues et son matériel de développement à partir de matériaux de récupérations. La photo : une réelle nécessité pour ce photographe Rabelaisien. Son but n’était pas de s’exposer mais de survivre. En 1948, la prise du pouvoir par les Communistes le contraignit à adopter une position de repli. Jusqu’à la fin des années quatre-vingt, il s’installa dans l’isolement social et culturel. On peut sous-entendre que sa pratique de la photographie lui a donc permis d’exister. Pendant presque trente ans, aussi mécaniquement qu’instinctivement, il photographie quotidiennement les femmes de Kyjov au travers des optiques approximatives qui équipent ses appareils bricolés, offrant alors la vision extraordinaire d’une réalité mélangeant érotisme et fantasmatique.

Ses photos révèlent sans doute une forme de voyeurisme, mais  soulignent une réelle obsession devant  son unique sujet : femmes à la piscine, dans la rue ou en ?intérieur, ou encore saisies à la volée sur des écrans de télévision. Il les collectionne. Son travail s’appuie sur une logique de collectionneur et un goût pour la quantité et la variété au sein de ce seul sujet.

Ce qui fait penser évidemment au fameux texte de Walter Benjamin, La Chasse aux papillons. W.Benjamin chasse les papillons, pendant les vacances, vers Postdam, sur le Brauhausberg qui est une forêt, une colline. Il dit que le Postdam de son enfance est un air bleu sur lequel les papillons, si variés selon leur espèce, les morios et les vulcains, les vanesses, apparaissent comme une langue étrangère écrite sur les murs bleus de la Jérusalem qu’on voit dans les rêves. Miroslav Tichý voit la ville comme son terrain de jeu favori qu’il lui permet de vivre. «Lorsque je vais en ville, je dois absolument faire quelque chose, plutôt qu’une simple promenade. Alors j’appuie sur le déclencheur. Je prenais deux ou trois rouleaux par jour. Cela se faisait automatiquement, sans le moindre effort. Je n’étais qu’un observateur, mais j’avais l’œil.»

Me vient alors à l’esprit la citation de l’un de ses compatriotes,  Milano Kundera dans « l’insoutenable légèreté de l’être » : « …en se répétant cette formule, il éprouvait le sentiment radieux de s’être une fois de plus emparé d’un fragment du monde ; d’avoir découpé avec son scalpel imaginaire une mince bande de tissu dans la toile infinie de l’univers. »

Langage poétique , entre art brut et photo amateur

Sur le catalogue de l’exposition du centre Pompidou, on lit que les photos de Miroslav Tichý, sont « sous ou surexposées, rayées, floues, déchirées, tâchées, révèlent néanmoins un artiste inclassable, marqué par de fortes influences picturales classiques, mais dont la méthode s’apparente parfois à certaines pratiques amateurs et de l’art ‘outsider’ ».

Il crée ainsi son propre langage poétique, son « Modus Operandi » personnel, fait d’excentricités de la prise de vue jusqu’au tirage.

Toutes les photographies sont retenues, sans aucune sélection : «Je mets un rouleau dans l’agrandisseur, je le fais défiler et je tire ce qui ressemble vaguement au monde. Mais qu’est-ce que le monde ? Le monde, c’est tout ce qui existe.»

Après une période de maturation, il relit ses photos différemment pour finalement les retravailler, les contre-coller sur du carton, et enfin les encadrer à sa manière. « Il y a comme un voile » sur elles, relève M. Bajac. « On dirait des images mentales, des souvenirs. On est dans le rêve », ajoute-t-il.

De ce mode opératoire très personnel, sortent  des tirages plus ou moins flous qui semblent à la fois dilués, noyés, parfois ponctués de tâches de bromure, ou encore grignotés par les rongeurs qui circulent sereinement dans la demeure chaotique de ce poète tchèque.

Miroslav Tichý : «Les défauts font partie intégrante du travail. C’est la poésie, la qualité picturale. En vérité, l’objectif n’est pas très précis, mais c’est peut-être là qu’il y a de l’art ! La philosophie, c’est abstrait, mais la photographie, c’est concret, c’est une perception. C’est l’œil, ce que l’on voit. Avant tout, il faut avoir un mauvais appareil photo ! Si tu veux être célèbre, tu dois faire quelque chose plus mal que n’importe qui dans le monde entier ! Quelque chose de beau n’intéresse personne.»

Face à cette fantaisie débridée comment comprendre l’œuvre de Tichy ? Ses intentions restent assez énigmatiques. Il dit vouloir avant tout faire rire, puis, derrière un aspect grotesque et fantaisiste, suggère une intention sérieuse et un sens plus profond. Photographe pittoresque, il témoigne en outre d’un don prodigieux pour l’invention. Son œuvre est bouleversante. Il crée une nouvelle manière de voir, et par là même invente de nouvelles choses à voir.

Tania Koller



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