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Great Lakes : Detroit

27.05.10 | Jeremy Barré | 1 Comment

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« Great Lakes », ce sont 4 semaines et un reportage photo sur les routes à travers 4 états (Michigan, Illinois Indiana et Wisconsin). Ce sont plusieurs milliers de kilomètres dans cette région aux multiples facettes, depuis la dynamique Chicago, à la décadente Detroit, en passant par Flint, la surprenante ; un voyage dans l’antre de l’industrie automobile américaine pour mieux comprendre les effets d’une crise qui s’est installée il y a longtemps déjà… Journal d’un Roadtrip dans la région des grands lacs.

Partie 1 : Detroit, Michigan

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Après une bonne journée de route à travers le Michigan, me voilà enfin à Détroit. Je quitte l’autoroute direction le centre ville. Je me retrouve par le plus grand des hasards aux pieds de la tour « General Motors » et bifurque à gauche dans l’espoir de trouver un parking où me débarrasser de la voiture pour la journée. Tout semble rouler ! Je trouve un énorme Car Park affichant des prix plus que raisonnables à proximité immédiate d’un casino. Après m’être équipé d’une partie de mon matériel, je quitte l’endroit et me retrouve dans les rues du vieux Detroit.

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Bâtiments en briques rouges typiques – énormes bouches d’égouts crachant leur vapeur douteuse – l’ambiance est au rendez-vous ! La ville est vaste, mais les rues me paraissent étrangement calmes pour un jour de semaine. Pourquoi ? C’est en levant les yeux que je trouve une partie de la réponse. Les buildings sont vides… Rapidement, je ne vois plus que ça. Les vieux grattes ciels ont été abandonnés et condamnés. Avec le temps, les murs se sont fissurés, la peinture des façades s’est craquelée, les vitres ont été brisées ou couvertes de graffitis et la nature commence doucement à reprendre ses droits sur ces friches urbaines verticales. Accrochés aux structures, les vieux lambeaux de publicités indiquant la disponibilité des locaux n’attirent plus personne : Ici à Détroit, tous les locaux sont disponibles.

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Partout en ville, le spectacle qui s’offre à moi est terrible. D’autant plus que j’imagine aisément ces immeubles majestueux se dresser fièrement au dessus du Détroit des années 50, en pleine heure de gloire de l’industrie automobile américaine. Une époque clairement révolue aujourd’hui. La ville m’apparait alors comme une cité, non pas simplement décadente, comme peut l’être Reno, mais véritablement mourante.
Le Financial District, plus récent, connait bien une certaine activité et au croisement de quelques rues, l’illusion de me trouver dans une ville américaine moderne et dynamique est presque parfaite. Malheureusement, il suffit de lever les yeux au ciel pour apercevoir les anciennes gloires de Detroit en toile de fond. Même avec la meilleure des volontés, je ne peux échapper à ce triste retour à la réalité.

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Après un bon petit déjeuner et quelques heures de marche, je décide de faire une pause. Je m’adosse à un mur et m’applique à ranger mon matériel lorsque je découvre, face à moi, une scène qui attire immédiatement mon attention. Une simple camionnette aux couleurs vives est garée sous la structure en béton du métro aérien. Brusquement, tout se met à trembler, annonçant l’arrivée imminente du wagon au dessus de ma tête. J’arme rapidement l’appareil et Clic ! Je déclenche au moment ou un train rose fluorescent flanqué d’une publicité géante pour Pepsi Cola passe au dessus du véhicule. Le mot « OPTIMIIIIIIIIIIIIISM » est inscrit en lettres capitales sur tout le côté de la rame. La photo est bonne et je trouve ce clin d’œil publicitaire très malicieux. C’est avec le sourire que je reprends mon chemin un court instant, ce joli coup du sort valant bien une petit Coca bien frais (à moins que ce fut un Pepsi…).

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Je m’installe donc en terrasse, l’occasion d’échanger quelques mots avec le serveur, puis reprend ma balade dans les rues de cette ville de plus en plus énigmatique. Les sujets ne manquent pas mais la lumière est trop intense en ce tout début d’après midi ensoleillé. Pour optimiser le temps, je décide alors de me rendre au « GM » building, quatre tours gigantesques avec une base commune, moins élevée, servant de Hub, et accueillant l’ensemble des services proposés aux travailleurs. En arrivant sur place, je suis étonné de pouvoir me faufiler assez facilement à l’intérieur de l’édifice. Aucun contrôle de sécurité et une zone publique ouvrant directement sur la partie réservée aux employés. A l’intérieur, changement d’ambiance ! L’immeuble a été entièrement rénové ; des bureaux flambant neufs, un centre commercial, un mini salon de l’automobile présentant les derniers véhicules des différentes marques du groupe, des restaurants… Tout est neuf et contraste violemment avec l’état de la ville !
A cet instant précis je me trouve dans ce qui semble être le dernier bastion de l’opulence de Detroit. Tout est clinquant, comme pour faire oublier aux gens qui y travaillent et y passent une bonne partie de leurs journées l’état de la cité, dehors, tout autour. Comme un roi sur la fin, dépensant sans compter ce qui reste d’or au pays pour se persuader que tout va bien. Je n’aime pas ce que je vois et même si la situation n’est heureusement pas si grave, c’est réellement l’impression que cet étalage de richesses et de technologies laisse au visiteur que je suis.

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Une chose toutefois est constante, ici à Detroit : encore une fois, tout est vide ! Dans cet immense espace, je ne croise en effet que de rares employés, circulant entre les tours ou discutant par petits groupes. Il est 13h environ, et le restaurant d’entreprise central est désert. Le son des couverts des rares personnes qui s’y trouvent résonne dans le hall gigantesque, au centre de l’édifice.
Il me faut traverser le bâtiment pour trouver une zone un peu plus vivante : une grande terrasse avec une hauteur sous plafond considérable et une large baie vitrée ouverte sur la Detroit River séparant les États-Unis du Canada. Quelques employés prennent une pause autour d’un verre ou d’un café, profitant de la vue imprenable sur le pays d’en face. Au loin, un casino, et une ville, Windsor, qui paraît plus prospère, mais les apparences sont peut être trompeuses. Après un tour complet du propriétaire et quelques clichés, je quitte le complexe et retrouve le monde réel, celui de la crise.

Le soleil semble s’accrocher tout en haut. La lumière est toujours écrasante et je ne suis pas tout à fait satisfait de mes photos. J’insiste pourtant, plusieurs heures durant, et arpente le centre ville dans toutes les directions possibles, m’arrêtant de temps à autre pour une pause puis reprenant tranquillement mon chemin. En fin d’après midi, je décide de retrouver ma voiture, de quitter « Downtown detroit » et de m’éloigner un peu, espérant trouver les anciens quartiers industriels.

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Je reprends l’autoroute en direction du nord et tombe rapidement sur un spectacle bien plus désolant encore. Alors que je quitte l’Interstate, me voilà au beau milieu d’un cimetière d’usines. Des ruines et des friches à perte de vue ; un spectacle quasi apocalyptique… Partout autour de moi, un enchevêtrement de structures métalliques rouillées, soutenant difficilement les restes des quelques bâtiments en briques encore debout, mais depuis bien longtemps abandonnés, squattés et saccagés. De temps à autre, de vieilles pancartes publicitaires à peine lisibles et rongées par le temps me rappellent que cette zone était bien vivante… quand ? J’aurais du mal à le dire tant l’état de tout ce qui reste est terrifiant. Tout ce qui manque à ces pierres tombales, ce sont des dates.

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Difficile d’imaginer cette région à l’époque ou toutes ces usines fonctionnaient à plein régime ; le spectacle de ces cheminées, crachant leur fumée noire devait être tout aussi marquant. Je quitte à plusieurs reprises ma voiture pour m’enfoncer dans le quartier et tombe, pas le plus grand des hasards, sur un ancien entrepôt réhabilité, accueillant toutes sortes d’artistes : peintres, sculpteurs, artisans, se retrouvant ici et travaillant sous l’œil attentif de quelques rares curieux. Après cette note positive assez inattendue, je continue mon chemin dans les alentours ; la zone n’est clairement pas sûre, je dois faire attention. Le temps de quelques clichés et je reprends la voiture en direction du nord.

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Non loin de là, les quartiers pauvres de Detroit et nouveau choc. Un vrai ghetto, des maisons en ruines, abandonnées, habitées ou squattées – pas une n’est dans un état correct ! Comment tiennent-elles debout ? Dans les rues, les carcasses de voitures et détritus bloquent plus ou moins le passage, la végétation s’étale sans limites… Me voilà sans doute au beau milieu du pire des quartiers de Detroit. Naïvement, je pensais que les scènes qui se déroulent maintenant devant mes yeux n’existaient que pour le cinéma américain. Je suis atterré par ce que je vois. Je circule parmi les bandes du quartier, les clochards et autres passants inquiétants. Il est évident que sortir en bon touriste avec mon appareil serait suicidaire sans connaître quelqu’un par ici. Sur leurs perrons en ruines, les habitants me dévisagent, je ne passe pas inaperçu avec mon véhicule immaculé.

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Je continue ma route dans le quartier, réfléchissant à ce que j’aurai pu faire ici avec un peu de préparation. C’est déçu que je reprends mon chemin, conscient que je ne pourrai pas travailler comme je le souhaitais. Traiter cette crise et essayer de la comprendre au mieux dans le peu de temps que j’avais nécessitait pour moi la découverte des centres villes tout d’abord, puis des quartiers industriels et des quartiers populaires ensuite. Les deux premiers points n’avaient pas posé de problème majeur ici à Detroit, même si le second demandait un minimum de précautions. Mais me heurter à une telle situation dans ces quartiers de non-droit où l’absence de l’état est criante, remet complètement en question ma capacité à traiter mon sujet en si peu de temps. De toute évidence, il aurait fallu prévoir et rencontrer, non pas seulement sur place, mais bien avant, des personnes de confiance, capables de m’accompagner dans ces endroits, connaissant les habitants et dont la présence m’aurait assuré de pouvoir travailler dans de bonnes conditions. A ce problème de sécurité s’ajoutait un problème moral : Sortir l’appareil au poing et prendre ce que je voyais en photo me paraissait totalement déplacé. Cette gêne, ce malaise face à la pauvreté extrême d’une population, je l’ai plusieurs fois ressentie dans des pays pauvres ou en voie de développement, mais c’est la première fois que je m’y trouve à ce point confronté ici, aux États-Unis. Le choc est violent. Je n’y étais clairement pas préparé.

Ce coup au moral me pousse à quitter la ville – prendre la direction de Flint, et peut être revenir plus tard ? À ce moment précis, je suis un peu perdu. Cette réflexion peut attendre et seule une heure de route sépare les deux villes. Pour l’instant, il me faut changer d’air.

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Sur le chemin, toutes sortes de pensées me traversent l’esprit : je pense bien entendu à ces quartiers où les gens doivent vivre un véritable enfer au quotidien. Je pense à ces paysages industriels désolants. Mais je pense aussi à ce cliché, à ce wagon rose, à cet instant particulier qui résume finalement parfaitement mon sentiment sur Detroit. La ville est dans un état lamentable, effrayant parfois. Mais les personnes que j’ai pu y rencontrer, les discussions que j’ai pu y capter assis à la terrasse d’un bar ou à la table d’un restaurant me laissent finalement une image positive : malgré toutes les difficultés, les habitants semblent garder le sourire, font preuve d’une incroyable hospitalité, et surtout d’un attachement viscéral à leur ville qui force le respect. Je suis resté peu de temps – trop peu de temps – mais je suis resté suffisamment pour ressentir cet esprit bien particulier qui fait de Detroit une ville unique. Je repense au Jazzy Café, petit bar surprenant au pied d’une tour abandonnée, Je pense à cette dame qui me raconte avec une passion évidente son amour pour sa cité. Je pense à ces artistes, travaillant au beau milieu d’une zone industrielle laissée à l’abandon, dans cet entrepôt gigantesque, symbole qu’une nouvelle vi(ll)e est possible, même ici.

La ville a déjà connu bien des épreuves par le passé. Sa devise ? « Nous espérons des temps meilleurs ; ils ressurgiront de ses cendres ». Il faudra sans doute des années avant de voir Detroit prospérer à nouveau. Elle devra se réinventer, plus modestement, elle devra sans doute faire des sacrifices, et aborder l’avenir différemment, mais je suis certain que le courage de ses habitants aura le dernier mot : optimisme.

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Jeremy Barré

Detroit, Michigan, fut fondée par des Français en 1701, le long de la rivière Detroit, entre les lacs Érié au sud, et St Clair au nord. Avec ses 916 952 habitants, elle est aujourd’hui la onzième ville des États-Unis. Elle connu son heure de gloire au début du XXème siècle et jusque dans les années 1950 grâce à l’industrie automobile. A l’époque, sa population approchait les deux millions d’habitants. Depuis, elle n’a cessé de chuter (de plus d’un million en 50 ans) : Entre 1990 et 2010, ce sont près de 150 000 personnes qui ont quitté la ville. Aujourd’hui, environ 30% de sa population vit sous le seuil de pauvreté, essentiellement des jeunes de moins de 18 ans.

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